Il y a quelques jours Ă minuit, des millions de personnes Ă travers le monde ont cĂ©lĂ©brĂ© le Nouvel An, rempli d'espoir pour des lendemains meilleurs en 2022. Et, qui peut les blĂ¢mer, compte tenu des annĂ©es funestes prĂ©cĂ©dentes ?
Espoir. Un mot que nous ne connaissons que trop bien dans notre vie quotidienne. Un Ă©tat d'esprit optimiste fondĂ© sur une attente de rĂ©sultats positifs concernant les Ă©vĂ©nements et les circonstances de sa vie ou du monde en gĂ©nĂ©ral,nous dit Dictionary.com. Ou, selon le dictionnaire Merriam-Webster, dĂ©sir que quelque chose se produise ou soit vrai, pensĂ©e que cela pourrait se produire ou Ăªtre vraiobservez l'absence de toute rĂ©fĂ©rence Ă l'optimisme dans cette dĂ©finition.
Nous nous mouvons dans un monde qui saisit toutes les occasions de nourrir l'espoir. « J'espère que vous allez bien », « J'espère que tout ira bien », « Gardons espoir », « EspĂ©rons », etc. Cela nous entoure, un rappel constant que nous devons veiller Ă croire en nos attentes. Écoutez simplement votre famille, vos amis, votre patron, mĂªme votre thĂ©rapeute. S'ils disent tous la mĂªme chose, cela doit Ăªtre vrai, non ? Le message global est clair : ne dĂ©sespĂ©rez pas braves gens, mĂªme quand tout semble perdu, l'espoir viendra Ă la rescousse ! HonnĂªtement, qui oserait mentir Ă ce sujet ?
Mais, prenons un moment pour approfondir le concept. Le conte le plus populaire sur l'espoir se trouve dans la mythologie grecque Ă travers la lĂ©gende de la tristement cĂ©lèbre boĂ®te de Pandore. Pandore, la première femme, dotĂ©e par les dieux et mariĂ©e au titan ÉpimĂ©thĂ©e, Dieu de la rĂ©flexion et des excuses (l'histoire dĂ©bute dĂ©jĂ mal). Pris par la curiositĂ© (un des cadeaux des dieux), elle entrouvre une boĂ®te (qui lui est confiĂ©e par ces mĂªmes dieux) scellĂ©e par Zeus (ou une jarre, selon les sources). HĂ©las, l'objet apparemment innocent contient tous les maux physiques et Ă©motionnels qui s'Ă©chappent instantanĂ©ment dans le monde, condamnant l'humanitĂ© Ă jamais. Similairement, dans un pays pas si lointain, une autre première femme, Eve, parvient Ă un rĂ©sultat identique avec une seule pomme, influencĂ©e, cette fois, par un serpent. Heureusement, nous dit-on, Pandore referme la boĂ®te juste avant qu’Espoir (Elpis en grec) rĂ©ussisse Ă s'en Ă©chapper, prĂ©servant le soi-disant bon prĂ©sage (contrairement Ă Eve, qui, selon une autre mythologie, n'aurait pas eu la mĂªme chance). Ouf, nous l’avons Ă©chappĂ© belle !
Si ce n’est que deux choses ne s'additionnent pas. Pour commencer, si l'espoir est toujours censĂ© Ăªtre cachĂ© dans une boĂ®te, incapable de se dĂ©placer librement, cela signifie-t-il que notre existence est concrètement, sans espoir ou qu'il n'y a pas d'espoir dans ce monde ? Par la suite, si l'EspĂ©rance a Ă©tĂ© initialement enfermĂ©e par les dieux dans une boĂ®te renfermant les flĂ©aux les plus infĂ¢mes qui affligent dĂ©sormais nos vies, ne faut-il pas en conclure que, fondamentalement, l'EspĂ©rance est une malĂ©diction plus qu'une bĂ©nĂ©diction ? Alors, dès lors, ne devrait-elle pas logiquement Ăªtre libĂ©rĂ©e de sa prison ? Ă€ moins que l'histoire ne soit totalement biaisĂ©e et qu’Espoir se soit en fait Ă©chappĂ©. Les philosophes dĂ©battent encore de l'idĂ©e et je n'ai aucune envie de les rejoindre. Il convient de noter, nĂ©anmoins, que, dans les deux contes, l'humanitĂ© est commodĂ©ment condamnĂ©e par une femme ; peut-Ăªtre le sujet d'un prochain billet. Reste cependant la question de la lĂ©gitimitĂ© Ă espĂ©rer. La mythologie nordique (qui Ă certains Ă©gards est assez influencĂ©e par la mythologie grecque) va plus loin davantage : l'Espoir (Vön) n'est autre que la bave du loup gigantesque, Fenrir. Et, savoir que l'animal mythique, figure majeure du Ragnarök (l'Ă©quivalent nordique de l'Apocalypse), est vouĂ© Ă tuer Odin, le roi des dieux, au cours du processus, nous laissant peu de perspectives...
MalgrĂ© son origine rĂ©voltante, le concept d'espoir a rĂ©ussi Ă tromper les attentes et finalement Ă Ă©merger comme un phare de rĂ©confort, une consolation que quelque chose de bon est vouĂ© Ă nous arriver, une dĂ©monstration de foi. Et, la foi est le mot juste, car elle est issue de la religion, en particulier du monothĂ©isme. Des milliards de personnes vivent dans l'espoir de la venue ou du retour d'un messie. Un Ăªtre saint qui guidera ses fidèles vers un monde meilleur, bĂ©ni par les vertus de la règle divine, libĂ©rĂ© de toutes les afflictions qui maudissent leur vie. On le trouve Ă©galement dans les religions qui enseignent la rĂ©incarnation. Vivre dĂ©cemment ou accepter votre sort dans cette vie, augmente votre espoir d'une vie meilleure dans votre prochaine incarnation. Et, cela continua Ă travers les siècles. Jusqu'Ă un intervalle au XIXᵉ siècle, oĂ¹ le romantisme anĂ©antit presque littĂ©ralement tout espoir, suivi de la Première Guerre mondiale (oui, je raccourcis un peu les faits). Mais, comme le PhĂ©nix, son avatar positif a glorieusement Ă©mergĂ© de ses cendres avec le dĂ©veloppement du Septième Art Ă Hollywood, conquĂ©rant un public bien au-delĂ de ce que la religion avait achevĂ© auparavant. Pendant des dĂ©cennies, nous avons Ă©tĂ© plongĂ©s dans la conviction rassurante que tout ira bien finalement. Merci aux films cinĂ©matographiques, au Technicolor, aux Ă©crans gĂ©ants, Ă la haute dĂ©finition, la Dolby Vision, et mĂªme la 3D. Le choix vous appartient ; le message demeure le mĂªme. Son Grand MaĂ®tre ? Walt Disney, bien sĂ»r ! Mais pas seulement. D'autres après lui perpĂ©tuent la fable. Quoi de plus emblĂ©matique que le plaidoyer de la Princesse Leia dans Star Wars Épisode IV – Un Nouvel Espoir (nous y revoici) :« C'est notre heure la plus dĂ©sespĂ©rĂ©e. Aidez-moi, Obi-Wan Kenobi. Vous Ăªtes mon seul espoir. »Remarquez qu'elle utilise « seul » plutĂ´t que « dernier ».
Cependant, me demanderez-vous, est-ce que personnellement j'espère ? Bien sĂ»r. Comme la plupart des personnes sur cette planète, je me dĂ©lecte de cet exercice futile, mon esprit soigneusement formatĂ© dès la naissance par mon Ă©ducation chrĂ©tienne et les merveilles magiques de la fĂ©e du cinĂ©ma. Bien qu'il y ait quelques dĂ©cennies, plutĂ´t que d'espĂ©rer, les personnes avaient l'habitude de prier, de souhaiter ou d'avoir la foi. Mais, avec un monde de moins en moins spirituel, ces mots apparaissent de plus en plus suspects, laissant apparemment nos sociĂ©tĂ©s dans l'unique Ă©treinte de l'EspĂ©rance. NĂ©anmoins, imaginons un moment dans l'avenir dans lequel Espoir est dĂ©libĂ©rĂ©ment laissĂ© enfermĂ© dans sa petite boĂ®te — de prĂ©fĂ©rence avec quelques-uns de ses anciens dĂ©tenus — finalement oubliĂ©e parmi les Ă©tagères poussiĂ©reuses des vocabulaires passĂ©s. Un Ă¢ge cĂ©leste oĂ¹ la psychĂ© humaine a finalement Ă©tĂ© attirĂ©e par une locution plus sĂ©duisante conçue pour Ă©lever nos croyances pour un avenir meilleur. Je ne fonde pas tous mes espoirs dessus.
En attendant, je souhaite Ă tous ceux qui ont survĂ©cu Ă ma prose, le meilleur pour 2022. Et, j'espère (aĂ¯e !) que vous continuerez Ă lire mes messages. Je vous laisse mĂ©diter sur l'Ă©nigme de Turandot concernant l'EspĂ©rance dans l'opĂ©ra du mĂªme nom de Puccini :
« Dans la nuit sombre
 Vole un fantôme iridescent.
 Il s’élève et ouvre les ailes
 Sur l’humanité noire, infinie ;
 Chacun l’invoque
 Et chacun l’implore !
 Mais le fantôme disparaît avec l’aurore
 Pour renaĂ®tre au cÅ“ur !
 Et chaque nuit il naît,
 Et chaque jour il meurt ! »
